Corps perdu

Césaire et Picasso se sont rencontrés et cette rencontre s’est matérialisée par un tableau intitulé "  Corps perdu " qu’a réalisé le célèbre peintre pour rendre hommage au poète.

" Moi qui Krakatoa

moi qui tout mieux que mousson

moi qui poitrine ouverte

moi qui laïlape

moi qui bêle mieux que cloaque

moi qui hors de gamme.

Moi qui Zambèze ou frénétique ou rhombe ou cannibale

Je voudrais être de plus en plus humble et plus bas

Toujours plus grave sans vertige ni vestige

Jusqu’à me perdre tomber

Dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte

Dehors, une belle brume au lieu d’atmosphère serait point sale

Chaque goutte d’eau y faisant un soleil

Dont le nom le même pour toutes choses

Serait RENCONTRE BIEN TOTALE

Si bien que l’on ne saurait plus qui passe

Ou d’une étoile ou d’un espoir

Ou d’un pétale de l’arbre flamboyant

Ou d’une retraite sous marine

Courue par les flambeaux des Méduses-Aurélies

Alors la vie j’imagine me baignerait tout entier

Mieux je la sentirais qui me palpe ou me mord

Couche, je verrais venir à moi les odeurs enfin libres

Comme des mains secourables

Qui se feraient passage en moi

Pour y balancer de longs cheveux

Plus longs que ce passé que je ne peux atteindre

Choses écartez-vous et faites place entre vous

Place à mon repos qui porte en vague

Ma terrible crête de racines ancreuses

Qui cherche où se prendre

Choses je sonde, je sonde

Moi le porte-faix je suis porte-racines

Et je pèse et je force et j’arcane

J’omphale

Ah qui vers les harpons me ramène

Je suis très faible

Je siffle oui je siffle des choses très anciennes

De serpents de choses caverneuses

Je or vent paix-là

Et contre le museau instable et frais

Pose contre ma face érodée

Ta froide face de rire défait

Le vent hélas je l’entendrai encore

Nègre, nègre, nègre depuis le fond

Du ciel immémoral

Un peu moins fort qu’aujourd’hui

Mais trop fort cependant

Et ce fou hurlement de chiens et de chevaux

Qu’il pousse à notre poursuite toujours marronne

Mais à mon tour dans l’air

Je me lèverai un cri et si violent

Que tout entier j’éclabousserai le ciel

Et pour mes branches déchiquetées

Et par mon jet insolent de mon fût blessé et solennel "

Je commanderai aux îles d’exister

Aimé CESAIRE